Discours prononcé lors de la marche pour la fin du spécisme (à Genève le 27.08.2016)

Discours écrit et prononcé par la co-présidente de l'association 269Life Libération Animale lors de la marche pour la fin du spécisme à Genève le 27.08.2016 (tous droits réservés) :
“ Bonjour à toutes et à tous,
J’aimerais commencer par vous lire un article fondamental du Code pénal français (qui a son équivalent suisse), l’article 212-1, qui précise que : « La déportation, la réduction en esclavage ou la pratique (...) de la torture ou d’actes inhumains, inspirées par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisées en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population sont punies de la réclusion criminelle à perpétuité. » Il est le reflet d’une société qui condamne moralement et juridiquement le fait qu’un être humain puisse asservir et tuer son semblable en invoquant des idéologies oppressives. Il semble être le reflet d’une société « juste » fondée sur le respect du principe d’égalité. Pourtant, chaque jour et partout dans le monde, il est bien des êtres vivants, des êtres sensibles et sociaux, des êtres qui tiennent à leur vie, auxquels nous infligeons ces violences et crimes en toute impunité. Mais parce qu’ils n’ont pas la chance de faire partie du petit cercle privilégié qu’on nomme « l’humanité », parce qu’ils ne nous ressemblent pas physiquement, parce qu’ils ne parlent pas le même langage, parce qu’ils ne poussent pas toujours de cris audibles pour l’oreille humaine, nous ignorons leur intérêt à vivre et nous les transformons en « biens appropriables », en « marchandises ».

Ces êtres que nous malmenons dans l’indifférence générale et avec la complicité de la loi et de la culture, ce sont les « animaux non humains ».

Plongés dans un système esclavagiste qui réduit leur existence à une « vie nue », on dénie aux animaux la raison, l’intelligence, et le langage. Pas parce qu’ils en sont dépourvus... Mais parce qu’on ne sait détecter ces qualités qu’à travers des critères humains, parce que nous leur en voulons de ne pas nous ressembler, parce que nous faisons tout pour chasser l’animal qui est en nous, parce que nous refusons de mourir comme eux et avons besoin d’inventer des dieux pour imaginer une fin plus heureuse, parce que la frustration de ne pas toujours pouvoir saisir leur intériorité a généré un mépris total à leur égard. Alors pour creuser chaque jour et jusqu’à notre perte cette distance orgueilleuse avec eux, nous avons rejeté les animaux, nous les avons relégués loin des villes, nous en avons fait des « autres », des figures négligeables. Nous ne les appelons pas des victimes, nous n’appelons pas cela une guerre. Chaque jour, nous devenons des bourreaux inconscients, incapables de penser autrement que par des codes culturels qui nous inculquent un « humanisme » exacerbé qui sacralise l’Homme. Cet humanisme là est pourtant le terreau pour toutes les pensées d'exclusion et dans cette entreprise d’anéantissement, tout est fait pour que les animaux n’existent jamais à la première personne.
Alors quelle justice peut naître dans un monde où les humains acceptent ainsi le mal qui est commis chaque jour envers les animaux ? La justice est une conquête, plus qu’un héritage. Toute idée ayant participé aux habitudes d’une société peut être considérée comme faisant partie de son patrimoine. C’est un fait et il en va ainsi du spécisme. Mais la question n’est pas de savoir s’il s’agit d’un patrimoine, la question est de savoir si nous sommes fiers de cet héritage et si nous souhaitons le perpétrer ! Le spécisme est une dette, une pensée dominante qui a fait son temps et qu’il faut aujourd’hui urgemment déconstruire.
Nous aimerions entendre des cris de révolte, partout, et pourtant il n’y a que le silence... Un silence assourdissant et insupportable. Un silence savamment entretenu car tant que les animaux seront des choses au regard de la loi, le spécisme continuera d’être cohérent dans notre société. La tâche n’est pas aisée car nous affrontons le pire des maux, un mal institutionnalisé. Comme toutes les idéologies totalitaires, le spécisme tient et perdure parce qu’il est présenté comme nécessaire. Anéantissant toute réflexion, il organise une ingénieuse fuite du réel à la fiction, de la connaissance à la croyance grâce à une propagande active et puissante. Il mène une guerre sans merci contre les animaux et il sait que l’humain possède cette grande faiblesse de ne pas tirer leçon du passé. Ainsi presque deux siècles après l’abolition de l’esclavage, les animaux font toujours l’objet d’une oppression persécutrice. Le Droit s’en fait l’instrument et l'animal, pris aux pièges des fers de la propriété, est réduit à être « le bien d’un autre », à être le bien d’un maître. Ainsi dans notre société, le mal immense qui est fait aux animaux n’est pas une violation de la loi, mais devient, au contraire, une obéissance à la loi. Le spécisme n’est pas condamnable parce qu’il transgresse la loi mais parce qu’il repose sur l’oubli fondamental de l’appartenance des animaux humains et non humains à une même communauté, la communauté des sentients. Et quand enfin le Droit paraît vouloir évoluer sur la question animale, il exige des preuves scientifiques, toujours plus d’expertises et de rapports démontrant la sensibilité ou l’intelligence des animaux comme si le « bon sens », l’évidence du coeur et de l’esprit ne suffisaient pas à convaincre les sceptiques. Alors nous cherchons à rétablir le Droit dans sa fonction originaire celle qu’il n’aurait jamais dû perdre : la recherche du juste ; et nous exigeons que, pour les animaux, soit gravé dans le marbre de nos ordres juridiques un socle de droits fondamentaux.
Ce sont ces revendications qu’il faut dés aujourd’hui oser réclamer haut et fort. Car si nous n’osons pas toujours le formuler aussi clairement, nous sommes toutes et tous démunis face au refus de changer de la majorité de nos semblables, des personnes pourtant protégées par tous les garde-fous de notre civilisation (la morale, la religion, le droit, les enseignements de l’histoire...). Inlassablement nous serons face à cette incompréhension : ils voient les mêmes images que nous, ils ont accès aux mêmes informations, ils entendent les mêmes cris et pourtant rien n’y fait. Le spécisme déploie là toute son ingéniosité. Le spécisme semble si ancré qu’il en devient invincible. Et c’est peut-être là que réside toute la difficulté du combat pour la justice qui est le nôtre. Nous affrontons un ennemi qui n’a pas de visage, pas de représentant et qui s’incarne en chacun de nous. Usant de tous les moyens des idéologies totalitaires, le spécisme fait en sorte d’empêcher toute culpabilité chez la population complice. Et en disant cela, me vient à l’esprit cette terrible phrase de Primo Levi au sujet des hommes de tout bord qui avaient participé au plus grand Holocauste de l’histoire : « Ils étaient faits de la même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. » La subtilité même du projet spéciste veille alors à faire de l’animal un « autre » pour distinguer radicalement victimes et bourreaux. Les animaux font alors dans notre société l’insoutenable expérience de « non-appartenance » au monde sensible. Cette destruction de l’existence animale entraîne l’individu à perdre toute référence aux notions de « bien » et de « mal » et il le conditionne à accepter une barbarie invisible et sourde. Ainsi chaque jour, on commet des crimes en obéissant à la loi. C’est pourquoi il faut se préparer à les reconnaitre et à s’y opposer, y compris par la désobéissance. Car le spécisme est plus qu’une dette honteuse, c’est une immense défaite et démission morale qui a déjà fait trop de victimes. Marcher contre le spécisme c’est avant tout vouloir restaurer la pensée dans nos actes. Alors face aux pudiques, il faut oser dire « la guerre », il faut montrer les victimes et les innombrables corps.
Résister, ne l’oublions pas, est un acte politique. Résister, c’est s’opposer, c’est être libre. Refusons de collaborer avec les lois et les institutions qui servent l’injustice. Soyons les héritiers d’une « tradition de contestation créatrice » car tout le droit s’est construit parce que des gens ont résisté, ont désobéi. La résistance aujourd’hui c’est nous qui la menons dans la rue mais n’oublions pas que dans chaque élevage, chaque zoo, chaque laboratoire, les animaux aussi résistent comme ils le peuvent et que cette résistance appartient pleinement à la lutte. Ils résistent de toutes leurs forces à cette captivité qui leur est imposée. Chaque animal qui lutte pour ne pas se laisser prendre, chaque animal qui dit non au maître, chaque animal qui se débat pour ne pas mourir à l’abattoir ou sur le pont d’un navire est un RESISTANT qui exprime sa volonté de vivre. Aujourd’hui nous ne sommes pas seulement des centaines à marcher contre le spécisme, nous sommes en réalité des milliards. Nous avons parfois tendance à nous dire agissant à la place des animaux, nous agissons à leurs côtés. Nous participons et aidons ces opprimés dans leur révolte. Il est temps de se dire que ce ne sont pas chaque seconde 1900 animaux qui sont tués, mais : 1900 individus, 1900 histoires, 1900 personnalités. Ce sont 1900 êtres uniques et irremplaçables que nous perdons à jamais.
Lorsqu’on ne les évoque qu’à travers des chiffres, il nous manque ce face à face terrible qui nous fait voir les victimes car la connaissance ne suffit pas aux hommes, ils ont besoin de voir de leurs yeux. Mais le spécisme s’évertue à rendre invisibles les animaux, à nous empêcher de les rencontrer, à les cacher derrière un vocabulaire qui, faisant fi de leur singularité, ne les évoque qu’en terme de nombre, de tonnes, ou de prix au kilo... Pourtant il existe des « terres reprises à l’ennemi », des endroits où les animaux sont des personnes et plus seulement des objets, ces endroits ce sont les sanctuaires. J’ai la grande chance de pouvoir accéder à l’un d’eux et quand je viens rendre visite à Azalée, une vache sauvée d’un laboratoire qui y vit depuis quelques temps, je ne vois pas un « autre », je vois mon égal, mon amie. Nous ne regardons jamais vraiment les animaux pour ce qu’ils sont. Nous aimerions que les animaux prennent du plaisir aux mêmes choses que nous, mais doivent-ils nous ressembler pour mériter notre considération ? Il y aura toujours une part de l’intimité d’Azalée à laquelle je n’aurais pas accès. J’aimerais pouvoir me dire qu’elle m’aime bien et qu’elle se réjouit des mêmes moments que moi mais je ne le sais pas et je n’ai pas besoin de le savoir. Nous communiquons d’une autre manière et c’est cette façon différente d’être au monde qui fait la richesse et la force de nos échanges.
Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance il assure l'ordre ; par la résistance, il assure la liberté. Aujourd’hui, nous sommes des résistants et le combat pour une société égalitaire ne fait que commencer. Si nous n’avons jamais ressenti cette soif de liberté aussi ardemment ; c’est parce que nous sommes nés libres. Libres de toutes les façons que nous pouvons connaître. Les milliards d’animaux exploités n’ont pas cette chance et pour eux, chaque seconde compte. Mais ne nous y trompons pas : libérer les animaux ce n’est pas seulement les débarrasser de leurs chaînes ; c’est inventer une nouvelle société qui respecte et garantit à tous les êtres sensibles un même droit à la vie. Ce ne sont pas les gens qu’il faut convertir, c’est un système qu’il faut combattre. Il faut rendre l’exploitation animale illégitime et illégale et troubler « l'ordre public spéciste », jusqu'à ce qu'il s'affaisse.
Alors je vous le dis : le temps de l’action est venu et devant vous c’est le radicalisme que je prône. Une révolution est dite radicale lorsqu’elle fait table rase du passé et lorsqu’elle s’attaque à la racine du mal. Alors oui soyons radicaux et soyons fiers de l’être ! Il est temps maintenant pour nous tous, militants et chercheurs, à migrer de nos bureaux vers le terrain, à sortir de l'immobilité dans laquelle nous nous sommes enfermés trop longtemps car chaque seconde qui passe est mortelle pour des milliards d'animaux dans le monde. C'est pourquoi il est maintenant temps d’aller au devant des oppresseurs idéologiques et économiques, d’oser attaquer des symboles, des religions, des économies, des groupes agroalimentaires qui pèsent des milliards. C’est pourquoi il faut égrener inlassablement le long cortège des victimes de l'exploitation animale. Et peu importe les répressions que nous subissons. Lutter contre le spécisme n'est pas un loisir du week-end, c'est mener une guerre contre un système d'oppression qui fait des milliards de victimes. Si nous ne pouvons pas encore avoir accès aux organisations et institutions classiques, si on ne peut s’exprimer par les formes légales de la politique, inventons nos propres outils de révolte ! Nous avons les diagnostics, le temps d’agir est arrivé.
Il faudra partout où on le peut élever la voix pour éviter qu’on ait un jour à lever les mains devant l’oppresseur. Il faudra partout s’appuyer sur nos genoux pour se lever et dire non, jamais pour s’humilier ou se soumettre ; car le tyran ne tire son pouvoir de nuisance que des faiblesses de notre résistance. Le spécisme domine le peuple par l’imposture et non pas par la justice. Il est un crime du coeur et de l'esprit. Il nous abaisse, il salit, il détruit. Nous sommes antispécistes, nous défendons l’idée que nous faisons partie du vivant, que nous sommes habitants d'une même contrée, que nous sommes partie d’un tout (le monde sentient) ; alors si l’un de nous dans le monde n’est pas libre, aucun être sensible ne peut se sentir libre. Nous n’agissons pas pour autrui, pour l’autre, nous agissons pour nous tous car nous sommes tous des animaux.
Alors au nom des libertés, au nom de l’égalité, au nom des droits, nulle terre ne devra plus jamais porter d'esclaves. ”
( Auteure : Tiphaine Lagarde pour le compte et au nom de l’association 269Life Libération Animale - Tous droits réservés )

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